Pour une mémoire vivante du risque

Publié le 04/07/2013

Ce thème de la mémoire vivante du risque, qui fait le dossier du n°129 de Préventique, nous invite à considérer les enseignements du passé comme des facteurs déterminants de l'analyse, de la synthèse, de l'évaluation et des décisions comme des comportements.
Si cette idée est généralement assez bien partagée, sa mise en œuvre doit cependant pouvoir être améliorée. À cet effet, nous avons réuni pour ce dossier quelques éléments de méthode, des réflexions et des propositions issues de regards professionnels croisés.

Les dynamiques du passé doivent mordre dans le présent

Dans l'affaire Metaleurop (des accidents industriels survenus en 1993 et 1994, cf. nos articles des numéros 69, 118 et 119, les dirigeants de l'usine invoquaient pour leur défense devant le juge pénal, leur méconnaissance des phénomènes anormaux qui ont précédé chacune des deux explosions. Ils affirmaient n'avoir pas la mémoire d'accidents proches qui leur aurait permis de prendre les décisions utiles. Mais les experts judiciaires qui avaient connaissance d'accidents similaires dans le monde, ont apporté l'information au juge d'instruction. Celui-ci a alors reproché aux dirigeants de n'avoir pas cette connaissance, parce que celle-ci relevait de leurs diligences normales.

Ainsi, la fonction que l'on occupe donne mission de se renseigner. Ce principe de portée générale vaut pour l'État comme pour les entreprises, et plus encore pour les dirigeants les plus élevés. La mission de mémoire ne relève donc pas seulement de l'éthique des bonnes pratiques, mais d'une obligation juridique.
La mémoire, "permet d'ordonner son comportement en fonction de son expérience" (Glossaire du danger). La mémoire est donc une part vivante de chacun d'entre nous, mais elle peut également être partagée par des groupes sociaux ou encore dépendre d'une organisation. Si la mémoire est vivante, c'est qu'elle a pour fonction de vivifier les faits sur lesquels elle porte, d'en rappeler les leçons et d'en dégager éventuellement de nouvelles à la lumière du présent. Tous ceux qui ont une expérience pédagogique des cas savent que le développement de leurs enseignements est sans fin, car les données du présent changent continuellement. Grâce à la mémoire, les faits du passé ont des potentialités propres aux instants du présent. C'est bien le signe que le passé n'est pas mort tant qu'il est dans la mémoire. La mémoire aurait donc comme première mission de maintenir en vie les leçons des faits du passé et comme seconde mission d'en rechercher de nouvelles pour le futur.

La mémoire, "est l'une des conditions de l'imagination" (op. cit.). Réfléchissons sur les symptômes de la maladie d'Alzheimer. La personne est désorientée, elle revient sur ses pas et tourne en rond. Pourquoi ? Parce qu'elle a perdu le sens de ses mouvements, celui que porte une intention, comme celle de boire, de sortir, d'aller à la rencontre d'amis. Envisageons maintenant la cause immédiate de ces symptômes. Nous sommes renvoyés à la perte de la mémoire, parce qu'elle ne permet plus de raisonner ni sur le présent ni sur le futur. Ainsi, durant les espaces de réanimation de sa mémoire, le malade retrouve le présent et donne du sens au futur. Nous pouvons donc en déduire que celui qui n'a en mémoire que les données des instants les plus immédiats de sa vie, n'est pas capable d'imaginer autre chose que leur reproduction. D'où sa surprise lorsque surviennent des événements dont il n'a jamais été le témoin. Les exemples abondent. Mais, sans imagination, le risque n'existe pas, du moins dans le sens d'un raisonnement sur le futur.

La mémoire doit cependant être distinguée de l'Histoire. Cette dernière a fonction de stabiliser les faits sociaux. D'aucuns ont insisté sur l'idée que l'Histoire enterre le passé, l'historien ayant alors fonction de prêtre chargé du rituel de deuil, de veiller sur les morts et de les évoquer, comme le dit si bien François Hartog (Croire en l'Histoire, éd. Flammarion 2013). Il faut alors éviter que l'Histoire ne devienne le fossoyeur de la mémoire. Pour qu'il en soit ainsi, il faut qu'elle vivifie au contraire la fonction mémorielle individuelle et collective et en accroisse les potentialités. En ce sens, la mémoire attend beaucoup de l'Histoire.

L'intention de ce dossier est de montrer que la mémoire des dynamiques du passé qui mordent dans le présent, facilite l'appréhension des données du futur. C'est pourquoi nous parlerons de mémoire vivante. Dans ces conditions, elle devient une fonction déterminante de la maîtrise des risques dans tous les champs des activités humaines et sociales (les retours d'expérience). J'ai souhaité réunir dans cette réflexion des personnes expérimentées, venant de formations et d'horizons professionnels diversifiés avec bien sûr des historiens.
Je vous invite maintenant à réfléchir avec nous tous à cette force que peut être la mémoire vivante des risques.

Photo Père Igor, via Wikimedia Commons

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