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L'analyse de la catastrophe d'AZF par Bernard Rolet

Le n°128 de Préventique comporte un troisème dossier consacré à l'affaire AZF, publié à la suite de l'intervention auprès de la rédaction de deux anciens dirigeants des Charbonnages de France, qui fut propriétaire de l'usine avant son passage au sein du groupe Total.
L'un d'eux, Bernard Rolet, avait envoyé un témoignage très détaillé qui ne pouvait être publié entièrement dans la revue. Nous le présentons ici.

Analyse de la catastrophe du 21 septembre 2001 à Toulouse par Bernard Rolert

Le 21 septembre 2001, peu avant 10 h 18, s'est amorcé un processus catastrophique, dont les étapes visibles et audibles se sont déroulées pendant environ 10 secondes sur le grand site chimique de Toulouse qui comportait principalement, d'Ouest en Est, l'usine dite AZF de la société chimique de la Grande Paroisse (GP), une usine de la Société nationale des poudres et explosifs (SNPE), une usine de Tolochimie, filiale de la SNPE. Il s'est pratiquement terminé aux environs de 10 h 18 min 05 s par la détonation de 30 à 40 t de nitrate d'ammonium, au sein d'un tas de d'un peu plus de 300 t de nitrate déclassé. GP était alors une filiale contrôlée d'Atofina, grande société multinationale de chimie, qui regroupait alors l'intégralité des activités chimiques du groupe Total Fina ELF, après le succès récent de deux OPA menées successivement par Total sur le groupe belge Fina et sur le groupe français ELF.

Cette catastrophe a fait 31 morts officiellement répertoriés (et probablement davantage), des milliers de blessés dont certains très graves, qui souffrent encore aujourd'hui de séquelles irréversibles (lorsqu'ils ne sont pas eux-mêmes morts depuis). Des dégâts matériels considérables ont été infligés aux installations du grand site chimique ainsi qu'à son environnement (postes électriques, autres installations industrielles, bâtiments publics et privés).

Le traitement judiciaire de cet événement exceptionnel s'est avéré ubuesque et scandaleux, et nous sommes nombreux à nous en être scandalisés. Je n'ai cessé personnellement de le dire et de l'écrire.

Je remercie la revue Préventique de m'accueillir aujourd'hui dans ses colonnes. Il s'agit là pour moi d'un événement quasi unique puisque les principaux médias de la presse écrite ou télévisuelle ont systématiquement mis au panier mes lettres ou messages électroniques d'information, sans même daigner en accuser réception. Seule la revue Valeurs Actuelles m'avait écouté et publié, avant d'être réduite au silence dans des conditions ahurissantes, incompatibles avec les principes démocratiques que nos dirigeants politiques successifs ne cessent de proclamer, tout en se gardant bien de les respecter lorsqu'ils en viennent à les gêner.

Trop c'est trop ! Monsieur Hubert Seillan, qui dirige la rédaction de Préventique, partage ce ras-le-bol et a décidé d'alerter l'opinion publique en publiant, pour la troisième fois, un dossier contestataire dont on peut espérer qu'il réveillera à la fois une opinion publique assoupie par la désinformation ainsi que nos médias nationaux qui comprendraient enfin qu'ils se déshonoraient en continuant à respecter l'omerta officielle proclamée il y a plus de onze ans, une à deux heures après la catastrophe.

Je suis un ancien cadre dirigeant de l'industrie chimique, retraité et devenu ainsi indépendant de tout système de pression, uniquement préoccupé par la recherche de la vérité et agissant de façon strictement bénévole. Je me suis ainsi intéressé à la catastrophe de Toulouse depuis l'origine, tout simplement parce que j'étais du métier. Je l'étais même doublement car j'avais été simultanément le directeur technique du groupe CdF Chimie, chargé de la conception et de la construction de ses outils industriels, donc familier des produits mis en cause, de leurs ateliers de production ou de leurs installations de stockage, et l'inspecteur général de ses usines, chargé de leur sécurité préventive et de la conduite des enquêtes internes en cas d'accident.

Je ne puis évidemment reprendre ici le colossal dossier de l'instruction ni ceux des deux procès successifs qui se sont déroulés, l'un en première instance devant une chambre correctionnelle, l'autre devant la chambre d'appel correctionnel de la cour d'appel de Toulouse. Mais je vais m'efforcer d'en traiter quelques aspects, qui me paraissent particulièrement révélateurs de l'inanité de toute cette procédure. Elle n'a d'ailleurs conduit à rien, sinon à proclamer une soi-disant «vérité judiciaire», n'ayant nul besoin aux yeux des magistrats, comme l'a affirmé le second et principal juge d'instruction, d'être conforme à la vérité scientifique.

Les trois rubriques que je vais évoquer sont : les anomalies procédurales qui se sont accumulées depuis l'origine, l'impossibilité scientifique de l'accident chimique retenu par la Justice comme ayant provoqué «l'explosion unique» du nitrate d'ammonium commercialement déclassé (pour des raisons de granulométrie) stocké dans le hangar AZF 221, les étapes successives d'un processus catastrophique, en réalité très complexe, avec chaque fois que cela est possible leurs datations respectives.

Les anomalies procédurales

Les pouvoirs publics français ont, dans les deux heures, élaboré le dogme de l'explosion unique, l'ont notifié aux administrations concernées ainsi qu'aux principaux médias, ces derniers étant priés de ne faire aucune investigation portant sur une recherche des causes de ce sinistre exceptionnel. Ces médias, de toutes les sensibilités politiques, ont immédiatement obtempéré et ne se sont pas encore aujourd'hui libérés de cette omerta, à de très rares exceptions près. J'ai écrit, à plusieurs reprises et à des moments différents, à nombre d'entre eux pour leur proposer une information : aucun ne m'a répondu ni même accusé réception de mon courrier. J'ai également écrit au précédent Président de la République et, contrairement à la tradition qui veut que l'Élysée réponde à tout courrier lorsqu'il n'est pas irrespectueux ou farfelu, je n'ai jamais reçu le moindre accusé de réception. Je me suis adressé à trois Gardes des sceaux et n'ai obtenu, de leur part, que des réponses dilatoires évoquant l'indépendance des magistrats du siège (alors que je mettais aussi en cause le comportement du parquet). Mais, la troisième fois, le Garde des sceaux précisait in fine : "votre requête à été transmise à la seule autorité judiciaire habilitée à l'instruire, Monsieur le Procureur Général près la Cour d'Appel de Toulouse". Je me suis autorisé de cette phrase pour confirmer directement ma requête auprès de lui et lui adresser un gros dossier, le 19 février 2011. Il n'a pas non plus réagi (en dehors du renvoi du formulaire constituant l'avis de réception d'un pli recommandé).

Le procureur de la République initialement chargé de l'affaire s'était en effet singularisé en déclenchant initialement une simple procédure de flagrance, comme il aurait pu le faire pour une simple collision d'automobiles, puis en tenant deux conférences de presse successives au cours desquelles il a fait état de sa certitude à 99 %, la première fois, certitude abaissée à 90 % la seconde fois, qu'il s'agissait d'un accident, le contexte permettant de comprendre qu'il s'agissait d'un accident propre à l'usine AZF. Lorsqu'il s'est ensuite décidé à faire ouvrir une instruction, il l'a fait dans les termes suivants : "Homicide involontaire par violation, manifestement délibérée [c'est moi qui souligne], de consignes de sécurité et de prudence imposées par la loi et le règlement", montrant bien que, dans son esprit, la cause était préjugée. Le premier juge d'instruction s'en est satisfait et a prononcé 13 mises en examen de membres du personnel AZF ou d'organismes sous-traitants. Tous les experts judiciaires du collège principal (puis un nombre important d'autres experts) n'ont pas été choisis sur un critère de compétence mais sur un critère de stricte docilité.

La défense avait profité du retard pris dans l'ouverture de l'instruction pour faire ouvrir une procédure civile mettant en cause la personne morale GP, procédure qui s'est longuement déroulée de façon indépendante de la procédure pénale jusqu'à ce que la chambre de l'instruction décide un jour, tout à trac, de l'interrompre et de subordonner l'aspect civil au pénal. Elle a ainsi ouvert la possibilité, aux parties civiles représentant les victimes, de s'immiscer dans la procédure pénales et de réclamer des peines de prison contre les personnes mises en examen puis, de façon juridiquement ubuesque, la mise en examen du groupe Total et de son PDG (ce qu'aucun des deux juges d'instruction successifs n'a accepté de faire).

L'instruction et l'expertise judiciaire se sont initialement déroulées exclusivement à charge, jusqu'au moment où les autorités judiciaires ont constaté que le juge en faisait trop et l'ont muté (bien sûr avec un avancement). Le second magistrat instructeur était d'une toute autre pointure et a essayé d'instruire à charge et à décharge, comme la loi lui en fait obligation. Mais il était englué par ses experts dont il ne pouvait seul se débarrasser et attendait désespérément une démarche de la défense en récusation, comme je l'ai constaté en déposant devant lui le 12 janvier 2005. Mais le cabinet d'avocats Soulez-Larivière, désigné par le directeur juridique de Total pour assurer curieusement la défense commune de GP et de l'ancien directeur de l'usine, Serge Biechlin, a refusé d'agir en ce sens, au prétexte que "cela ne se faisait pas". L'instruction a donc continué son petit bonhomme de chemin, assorti de non-lieux successifs pour les personnes physiques en examen, à l'exception de Serge Biechlin. Le procureur s'est définitivement ridiculisé en interjetant appel des premiers de ces non-lieux devant la chambre de l'instruction et en se faisant récuser. Les autorités judiciaires ont donc dû aussi s'en débarrasser par mutation, mais cette fois sans avancement.

Au début de septembre 2005, le second juge d'instruction a été sévèrement recadré par le Garde des sceaux, en toute indépendance de la justice du siège naturellement, et s'est incliné. Il a rapidement pris une ordonnance interdisant l'introduction de toute nouvelle pièce dans le dossier de l'instruction, en dehors des rapports des experts judiciaires (dont leur rapport final). Puis il a mis la pression sur ces experts, qui pédalaient jusqu'alors dans la semoule, pour qu'ils arrivent enfin à du concret. Il a fallu encore quelques mois à l'un des experts en détonique pour aboutir à son "tir n° 24" qui est censé avoir montré qu'un mélange de nitrate, d'un dérivé chloré de l'acide cyanurique et d'eau pouvait aboutir à la formation de chlorure d'azote NCl3, liquide à la température ambiante, à sa volatilisation puis à sa surchauffe grâce à l'exothermicité des réactions, à sa détonation spontanée vers 93 °C, à l'amorçage de la détonation du nitrate par l'impact de l'onde de choc de la première détonation. La défense a alors logiquement sollicité que ce tir unique et confidentiel soit refait de façon contradictoire en présence d'experts désignés par elle. Le juge l'a sèchement refusé pour des raisons incompréhensibles et a rédigé son ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel, ordonnance dans laquelle il a gommé toute la partie à décharge de son instruction. Il a alors, dans la semaine, bénéficié d'une promotion flatteuse à Monaco.

Lors de l'ouverture du procès correctionnel, quatre témoins non cités dont moi-même ont demandé au président, dans les formes et dans les délais, à être entendu. Leurs lettres ont été classées sans suite ni réponse. Ils ont alors aidé une candidate partie civile à demander à être agréée en tant que telle, ce que la Cour a accepté. La nouvelle partie civile a alors légitimement demandé la citation, comme "sachants", des quatre recalés. Le Président a lanterné d'audience en audience jusqu'à la dernière, au cours de laquelle il a déclaré que ces citations étaient de venues inutiles car "La Cour en savait assez". Au bout d'un long délibéré, il a rendu un étrange jugement : validation de la thèse accusatoire en se basant sur son intime conviction, relaxe pénale des accusés faute de preuves (en regrettant de ne pouvoir s'appuyer sur son intime conviction dans une chambre correctionnelle), condamnation au civil parce que les accusés, en tant que gardiens des installations, n'avaient pas apporté la preuve que l'initiation de la détonation finale était due à une cause extérieure à l'usine.

Ni GP ni Serge Biechlin n'ont interjeté appel bien qu'ils eussent clairement été désignés comme "présumés coupables", ce qui n'était guère conforme à l'esprit du Code de procédure pénale. Le procureur n'a pas non plus annoncé qu'il allait faire appel. L'impression générale était donc que l'affaire judiciaire allait s'arrêter là. Mais les avocats des victimes ont poussé des cris d'orfraie, relayés par La Dépêche du Midi. Ils ont donné aux pouvoirs publics l'impression totalement fausse que la population toulousaine était au bord de l'émeute. Les consignes données au procureur ont alors changé et il a dû interjeter appel. Diverses parties civiles contestataires, dont celle qui avait cité les quatre recalés, se sont engouffrées dans la brèche et se sont associées à l'interjection du Parquet, bien que cela ne fut en rien pour la même raison.

La préparation du deuxième procès fut chaotique, au point que certains témoins potentiels ont compris qu'ils risquaient à nouveau de n'être pas cités. J'ai alors été chargé d'une démarche collective auprès du président de la chambre d'appel correctionnel, lui demandant d'entendre six témoins, dont les quatre recalés et deux témoins qui avaient été entendus en première instance mais que les avocats des parties qui les citaient avaient empêché de s'exprimer complètement. Le président m'a répondu rapidement que la décision d'entendre des témoins non cités n'appartenait pas au seul président de chambre mais à la cour une fois constituée. Il nous appartenait donc de nous présenter au greffe juste avant l'ouverture de la première audience pour y déposer nos demandes sur lesquelles la cour statuerait obligatoirement au cours de cette audience. Finalement notre démarche a attiré l'attention de divers Toulousains et nous avons été recueillis par des parties civiles contestataires qui nous ont régulièrement cités.

Nous avons ainsi pu tous nous exprimer, mais le programme des audiences initial a été modifié en vue de reporter nos dépositions après celles des experts judiciaires que nous voulions critiquer, ce qui a permis à l'un d'eux de modifier les termes de son rapport pour tenir compte d'une critique virulente et pertinente émanent de l'un d'entre nous. Le président n'a pas jugé utile de lui dire que le Code de procédure pénale interdisait ce genre de revirement. Ma déposition personnelle, prévue en fin d'après-midi, a été repoussée en cours d'audience jusqu'à 20 h. Tous les représentants des médias avaient alors quitté la salle. Comme cette déposition, de plus de deux heures, a été résumée dans les attendus du jugement par la seule phrase "Monsieur Bernard Rolet a déposé le 3 janvier 2012". Le public n'a donc pas eu connaissance de son contenu. Les différents médias auxquels je l'ai transmise n'ont pas réagi, à la seule exception de Préventique.

Le jugement subséquent a frappé l'assistance par la présentation d'une soi-disant preuve de la culpabilité pénale des accusés par défaut, la cour déclarant péremptoirement qu'elle avait examiné toutes les pistes possibles et les avait toutes invalidées sauf une (la thèse accusatoire), ce qui constituait à ses yeux la preuve incontestable de la véracité de cette dernière. Or il bien évident qu'il est impossible de prétendre, dans une affaire aussi complexe, n'avoir omis aucune hypothèse crédible, d'autant plus que j'avais précisé, lors de ma déposition, que plusieurs pistes n'avaient pas été suivies et que j'en avais explicité une comme exemple. Une sentence incroyablement sévère a ensuite été infligée à l'unique personne physique accusée : trois ans de prison dont un an ferme.

L'impossibilité de l'accident chimique

Elle a été clairement mise en évidence par le témoin Gérard Hecquet, ingénieur et chimiste théoricien particulièrement compétent. Je la résume ci-après.

Le collège des experts principaux avait affirmé dès l'origine qu'un conducteur d'engins, chargé de transporter les produits de secouage de sacs de nitrate accidentés dans le sas d'entrée au hangar 221, y avait par erreur transporté aussi un grand sac de plusieurs centaines de kg de DCCNa (dérivé chloré de l'acide cyanurique) et l'avait déversé sur du nitrate déjà présent. Il avait imaginé un utopique scénario pour tenter d'expliquer la survenue d'un événement aussi peu probable, scénario qui a sombré dans le ridicule lors d'une reconstitution organisée par le second juge d'instruction, peu après sa prise de fonction.

Deux experts judiciaires ont néanmoins continué à essayer de faire exploser des échantillons de nitrate, de DCCNa et d'eau. Ils ont échoué pendant plusieurs années, ce qui n'a pas empêché le collège principal, dans son "Rapport d'étape et de synthèse jusqu'au 31 août 2004", de proclamer qu'ils avaient réussi. Ce n'est que longtemps après, lorsqu'ils ont été sommés par le second juge d'instruction de trouver quelque chose de significatif, que l'expert en détonique Didier Bergues a fini par se rendre compte qu'il n'arriverait jamais à faire détoner un mélange homogène "nitrate, DCCNa, eau" et, encore moins, une tartine de DCCNA sur du nitrate humide. Il s'est alors orienté vers un sandwich comportant une couche de nitrate humidifiée à plus de 10 % (qui est alors une soupe contenant une solution saturée de nitrate entre les granules), une couche de DCCNa et une couche de nitrate sec. Il a aussi augmenté la surface de contact entre le DCCNa et le nitrate sec en scarifiant l'interface à l'outil. Il affirme avoir ainsi réussi. C'est le fameux et strictement unique "tir n° 24", dont le second juge d'instruction a affirmé, en première instance, qu'il avait emporté sa conviction.

Il est possible, sans que cela soit rigoureusement démontré, que le tir n° 24 ait vraiment réussi. Mais il était inconcevable que les conditions de ce tir aient régné dans le sas du 221. La dalle du sas avait, en effet, été raclée à la lame le matin même, avant que l'on y dépose une première charge de nitrate, qui ne pouvait avoir été que très modérément humidifiée par l'air ambiant. Il ne contenait donc évidemment pas assez d'eau. Face à cette objection, l'expert n'a pas hésité à affirmer qu'il suffisait qu'il y ait un seul point où la teneur en eau soit accidentellement suffisante pour que la réaction s'amorce : elle continuait ensuite, en raison du fait qu'elle produisait plus d'eau qu'elle n'en consommait. Il a d'ailleurs produit le scénario réactionnel détaillé censé le démontrer. Le malheur pour lui est que ce scénario était faux. Gérard Hecquet a présenté à la cour le vrai, qui montre qu'il produit autant d'eau qu'il en consomme mais n'en produit pas davantage.

Le rapport final a tenu compte du résultat de la reconstitution avortée et proposé un nouveau scénario d'introduction de DCCNa dans le sas. Il aurait comporté l'orientation, par négligence des opérateurs, d'un grand sac vide de DCCNa dans le local affecté au secouage des sacs vides de nitrate, son propre secouage et l'introduction dans une benne de quelques kg (et non plus de centaines de kg) de DCCNa, en mélange avec du nitrate issu de sacs également secoués. Mais il a été contraint d'occulter le raclage de la dalle du sas et il a affirmé qu'elle portait une couche de nitrate à plus de 10 % d'eau, sur laquelle le déversement de la benne litigieuse aurait, par ségrégation naturelle, répandu d'abord le DCCNa et ensuite le nitrate quasi sec. Là encore, Gérard Hecquet a démontré à la cour la totale impossibilité d'un tel scénario car, si le nitrate et la DCCNa se séparent lors d'un déversement, c'est le nitrate qui s'écoule le premier.

La dernière invraisemblance majeure de ce nouveau scénario est le bilan thermique de l'opération. En effet, si dans la boite d'essai quasi adiabatique du tir n° 24, l'exothermicité des réactions peut amener le NCl3 à sa température de décomposition à l'intérieur de la couche de nitrate sec, en haut du sandwich, la diffusion de la chaleur émise par la réaction de quelques kg seulement de DCCNa à l'intérieur du tas de nitrate interdit absolument d'atteindre 93 °C en l'un de ses points.

La messe était ainsi dite et le socle essentiel de la thèse accusatoire récusé de façon irréfragable. Mais, comme dans mon cas, la longue et magistrale déposition du spécialiste a été résumée en une phrase dans les attendus du jugement "Monsieur Gérard Hecquet a déposé le 3 janvier 2012". Le texte de sa déposition, comme de celle de l'éminent professeur franco-américain Georges Guiochon, ont cependant été accueillis sur le site de la Société française de chimie et un article a été publié sous la signature de Gérard Hecquet dans L'Actualité Chimique.

Les étapes du processus catastrophique et leur datation

La thèse officielle est que la catastrophe ne résulte que de l'explosion unique d'une partie du nitrate stocké dans le hangar AZF n° 221. Elle l'a datée aux environs de 10 h 17 min 56/57 s, en recourant, précipitamment, à des considérations sismiques et sismo-acoustiques, puis, bien plus tard, à des considérations électriques lorsque les premières ont commencé à être vigoureusement contestées. Il est juridiquement important de noter que ni l'auteur de la thèse sismique ni celui de la thèse électrique n'étaient experts judiciaires, mais que cela n'a en rien empêché l'expertise judiciaire d'accueillir religieusement leur contributions respectives comme conformes au dogme qu'elle venaient de proclamer, alors qu'elle a toujours systématiquement rejeté les contributions d'autres experts hérétiques, au seul prétexte qu'il n'étaient pas "judiciaires".

Les contestataires, qui croyaient en un processus complexe s'étant déroulé sur un temps assez long, ont ainsi été conduits à commencer paradoxalement par l'analyse de son événement final, la détonation de la détonation 221 (taxée d'explosion unique), et à sa datation. Cette dernière reposait sur l'analyse des enregistrements informatisés d'un vieux sismographe inutilisé depuis des années, non calé sur le Nord géographique, dont l'une des deux dimensions horizontales (approximativement orientée Nord-Sud) était hors service et qui traînait dans les locaux de l'OMP (Observatoire Midi-Pyrénées) situés à 4,2 km du cratère. La directrice de cet observatoire, madame Annie Souriau, par ailleurs directeur de recherches au CNRS, sollicitée par on ne sait qui, a établi dans la précipitation dès le 26 septembre 2001 (et légèrement modifié le 28 sans en changer la date) un rapport dont elle a prétendu faussement qu'il lui avait été demandé par la DRIRE mais qui a atterri directement, en fait, sur le bureau du procureur. Elle a présenté les graphes des deux composantes enregistrées, dont seul celui de la composante verticale a été abondamment commenté.

Le graphe de la composante verticale enregistre une superposition d'ondes sismique de natures différentes et ne peut être décrypté que par de véritables sismologues. Je vous fait part de son analyse par un expert contestataire de la thèse officielle :

  • Ce graphe (et non les événements qui lui sont liés) est chronologiquement daté mais l'horloge interne de l'enregistreur n'avait pas été calée sur le Temps universel (TU). L'enregistrement commence à 10 h 17 min 54 s.
  • Premier lancé d'aiguille à 17 min 55 s, correspondant à une onde P (onde volumique de compression), suivi très vite d'un second lancé plus important correspondant à une onde S (onde volumique de cisaillement). Ces deux pics constituent l'événement sismique principal qui a été évalué plus tard comme correspondant à une énergie sismique de 3,4 sur l'échelle de Richter. Rappelons que le ReNaSS date ce même événement à 10 h 17 min 56,40s.
  • Amortissement visible jusqu'à 17 min 57 s.
  • Arrivée d'un train complexe d'ondes de surface se situant entre 17 min 57 s et 18 min 03 s.
  • On revoit ensuite l'amortissement qui est presque achevé.
  • Ressaut de faible amplitude entre 18 min 05,5 s et 18 min 06 s, correspondant à un nouveau train d'ondes P.
  • Retour à la fin de l'amortissement de l'événement principal qui ne se distingue plus guère du bruit de fond. Aucun phénomène nouveau n'apparaît plus ensuite.
  • Fin de l'enregistrement à 10 h 18 min 13 s.

Si l'on efface tout ce qui n'est pas onde P, on obtient un graphe épuré sur lequel on ne voit que l'événement principal, son amortissement et le ressaut.

Il est clair qu'on ne peut tirer de cet enregistrement unique aucune indication sur la position de l'explosion initiatrice. Cela n'a pas empêché madame Souriau, qui n'était ni spécialiste en détonique ni acousticienne, d'attribuer immédiatement l'événement principal à la détonation 221 "parce qu'il ne pouvait provenir d'ailleurs, et que les témoignages qu'elle avait recueillis dans la rue allaient en ce sens" et le premier des deux bangs aériens entendus par de nombreux témoins (sauf sur le site AZF et dans certains de ses environs) à une réfraction sous forme acoustique, au pied de chaque observateur ou de chaque enregistreur, de la vibration sismique engendrée par l'explosion unique, vibration dont la vitesse est effectivement très supérieure à la vitesse du son dans l'air. Le ressaut sur la courbe d'amortissement à été attribué par elle au passage de l'onde sonore de la détonation, "car elle présentait les caractéristiques d'une vibration acoustique et non d'une vibration sismique".

Monsieur Jean-Marie Arnaudiès (JMA) d'abord, et moi-même ensuite, avons affirmé que cette interprétation était grossièrement fausse, car le couplage au sol d'une détonation de surface est si médiocre que la détonation 221 ne pouvait expliquer un événement calibré à 3,4 sur l'échelle de Richter et car l'analyse de divers enregistrements sonores de réunions se tenant hors du site montraient que les deux bangs ne s'étaient pas initiés au même endroit. J'ai ajouté, ensuite, que le sismographe n'était pas un sonomètre mais un détecteur de déplacements mécaniques et qu'il ne pouvait donc réagir au passage d'une onde sonore, sauf si cette dernière induisait une vibration préalable de son support. Cette vibration éventuelle dépend alors des fréquences propres du support lui-même (et peut être aussi de celles du bâtiment) ; elle n'a plus aucun rapport avec les caractéristiques de l'onde sonore initiatrice. Par ailleurs un rapide calcul montre que le ressaut n'aurait pu être le passage de l'onde sonore que si la vitesse des ondes P dans la zone était de 2432 m/s, alors que les essais sismiques pratiqués sur le grand site chimique au titre de l'instruction ont montré qu'elle était d'environ 3000 m/s. L'écart de temps de 10,5 s entre l'événement principal et le début du ressaut n'est, en effet, que de 10,5 s et la vitesse du son était de 340 m/s. Il suffit de poser :
10,5 s = 4200 m / 340 m/s – 4200 m / vitesse de P en m/s
pour en tirer : vitesse de P = 2432 m/s (on ne tient pas compte, dans ce calcul, du bref parcours initial effectué à vitesse supersonique, dont la longueur est négligeable par rapport à la distance de 4200 m).

La vaticination d'Annie Souriau n'en a pas moins été très bien accueillie dans la profession des sismologues et des spécialistes des sciences de la Terre, même lorsqu'ils avaient été mandatés par la défense, en raison d'un réflexe strictement corporatiste qui a occulté leur aptitude à raisonner. J'ai ainsi entendu à Jussieu, dans un colloque organisé par Serge Biechlin, un spécialiste universitaire des sciences de la Terre œuvrant pour la défense affirmer péremptoirement, face aux réserves de JMA et de moi-même, que le ressaut présentait les caractéristiques évidentes du passage d'une onde sonore ; il n'a plus voulu ensuite en démordre.

JMA et moi-même n'en avons pas moins continué à affirmer que le ressaut intervenait un peu trop tôt pour avoir été induit par l'onde sonore et qu'il ne pouvait donc être que la signature sismique discrète de la détonation 221. Il était clair que sa datation par l'OMP induisait que la vitesse du son aurait dû être supérieure à sa valeur réelle de 340 m/s, mais l'expertise judiciaire et la corporation des sismologues ont immédiatement contesté cette analyse en découvrant soudainement l'absence de fiabilité des datations OMP par rapport au TU. C'est alors qu'est intervenu monsieur Pierre Grésillaud, à qui vous devons l'analyse sismique que je vous ai présentée, et qui a démontré la fausseté de l'interprétation du ressaut en se basant non plus sur des dates, mais sur un intervalle de temps mesuré sur le graphe OMP, intervalle indépendant de son calage global sur le TU.

Je suis alors remonté, sur le site AZF lui-même, aux événements précédant la détonation finale. Il faut entendre de très nombreux témoins partiels pour reconstituer un scénario global incontestable. Le site était manifestement très fortement ionisé (grésillement intense des radios, plantage d'ordinateurs, apparition de boules de lumière (analogues à la foudre en boule) qui se promenaient tranquillement sur le site sans éblouir ni brûler les témoins proches (et dont l'une est même sortie du site), claquage aérien qui a illuminé tout le grand site chimique et ses environs, en très forte surbrillance par rapport à la lumière du jour, placage des mains d'un opérateur sur la mamelle de sortie d'une peseuse-ensacheuse devenue lumineuse, sans possibilité pour lui de se libérer avant la grande détonation qui a mis fin à cette ionisation.

Plusieurs témoins ont perçu le claquage comme le passage d'un arc électrique aérien, dont une composante aurait été captée par l'antenne verticale que constituait la tour de prilling du nitrate fondu, incluse dans le procédé d'élaboration du nitrate-engrais granulé, et simultanément entendu un bang aérien puissant. D'autres témoins du site AZF ou de ses environs ont ressenti à peu près au même moment (c'est-à-dire avant la détonation finale) l'événement sismique principal, même si leurs positionnements respectifs ne leur avait pas permis d'entendre ce premier bang. Enfin d'autres encore ont vu les ouies d'entrée d'air à la base de la tour de prilling émettre étrangement un nuage de fumées colorées. Il se passait donc quelque chose dans cette tour, ce qui a ensuite été confirmé par le décollage vertical groupé d'éléments supérieurs de la tour (groupes motoventilateurs, une partie des tuyauteries de nitrate fondu et un filtre, bardages divers), suivi d'un infléchissement de leur trajectoire vers le Nord-Nord-Ouest, infléchissement qui les a fait passer au-dessus du 221. Ces éléments décollés ont alors été disloqués en vol par une détonation interne de nitrate, émettrice d'un nuage de vapeurs rousses, un éclat venant percer le toit en aluminium du hangar 221, libérant ainsi un épais nuage conique noir pointe en bas, juste avant la détonation finale. Ni les groupes motoventilateurs ni les tuyauteries décollées n'ont été retrouvées. Les boites à bornes arrachées des carcasses des moteurs et des éléments de bardages latéraux ont été retrouvés au Nord du cratère. Le filtre a été retrouvé à un endroit non repéré, éventré par une explosion interne et ayant perdu son fond supérieur.

L'ensemble de la tour, quant à lui, a alors été renversé vers le Sud, c'est à dire à l'opposé du stock 221.

D'autres témoins ont nettement perçu l'événement sismique principal avant la détonation finale.

Sans avoir besoin d'aller plus loin, le dogme de l'explosion unique venait ainsi de s'effondrer. Il ne restait plus à l'expertise judiciaire qu'à ignorer ces témoignages et à affirmer, sous serment, que rien ne s'était passé dans la tour avant la détonation "unique" du 221. Elle a, de même, ignoré tous les témoignages faisant état d'autres phénomènes lumineux, cette fois linéaires (rectilignes ou incurvés), phénomènes que personne n'a pu jusqu'ici expliquer mais qui témoignent de l'extrême complexité du processus catastrophique global.

Jean Marie Arnaudiès a entrepris de dater la détonation finale par des méthodes non sismiques. Il l'a fait de trois façon différentes : étude des enregistrements d'un sonomètre de rue installé à Ramonville et recalage sur le TU, reconstitution d'événements s'étant produits dans une installation d'incinération d'ordures ménagères SETMI associant, pour la première fois, des perceptions sonores à des perturbations électriques, récupération de factures téléphoniques de France Télécom faisant état de communications volontairement coupées au moment des premiers événements ou techniquement interrompues au moment de la grande détonation. Cette analyse des communications téléphonique a été ensuite reprise et complétée par Pierre Grésillaud. La convergence de toutes les évaluations vers 10 h 18 min 05 s, à une seconde et demi près, est remarquable. Ces résultats ont naturellement été communiqués au second juge d'instruction ainsi qu'au procureur général près la cour d'appel. Ils n'ont jamais été contestés mais sont simplement passés à la trappe.

Une toute autre approche a été menée par le cabinet EQUAD, en mission pour Total et son assureur principal, les AGF. Elle ne mettait pas en cause la responsabilité civile de GP mais cherchait à évaluer le montant des dégats survenus sur le site SNPE. EQUAD ne comprenait pas bien, notamment, la nature des dégats électriques et a chargé la toute petite EURL JPR Experts de les évaluer. Le résultat, totalement inattendu, a été la mise en cause de la SNPE dans la genèse du processus catastrophique, à la suite d'une fausse manœuvre présumée d'un opérateur d'Élyo Océan, constructeur et exploitant de la centrale de cogénération équipant ce site. La première anomalie électrique détectée par EDF est datée de 10 h 55 min 77 s, puis suit une rafale de problèmes EDF et SNPE dont le dernier, un ultime retour de tension intempestif par le poste EDF du Portet-Saint-Simon sur des installations locales déjà dévastées, assorti du claquage souterrain de l'alimentation SNPE sous 63 kV par le poste local de Lafourguette, est daté de 10 h 17 min 57,12 s, date étonnamment proche de la datation par l'OMP de l'événement sismique principal.

Les destructions d'installations électriques constatées sur le site SNPE ne doivent donc rien à la détonation AZF puisqu'elles lui sont notablement antérieures.

Ce rapport a fait scandale, d'abord chez EDF dont des insuffisances et des fautes étaient mises en évidence, ensuite à la direction juridique de Total pour laquelle toute mise en cause de la SNPE était insupportable. Il ne figure donc pas dans le dossier de l'instruction et je ne dois qu'à un concours de circonstances extraordinaire de l'avoir eu entre les mains.

Il présente néanmoins l'extraordinaire intérêt de proposer un lien logique entre les événements SNPE et les événements AZF, en évoquant le jaillissement d'un immense arc électrique aérien entre Lafourguette et le poste d'arrivée SNPE, arc qui aurait traversé AZF. Ce phénomènes peut, en effet, expliquer trois événements : le premier est l'illumination des sites en surbrillance, le second l'amorçage des désordres dans la tour de prilling (par captation d'une ramification de l'éclair par le sommet de la tour), le troisième étant l'inflammation d'un excédent de gazole, déversé par des candidats terroristes sur le tas de nitrate 221 ; par d'intenses courants de retour par le sol, bien incapables d'amorcer directement le nitrate mais largement suffisants pour avoir enflammé du gazole puisqu'ils ont soudés un aiguillage sur le réseau ferré intérieur à l'usine.

Dans une telle approche, la détonation finale serait du même type que les accidents de transports (routiers, ferroviaires et maritimes) presque tous liés à une sensibilisation du nitrate par du carburant co-transporté et à l'inflammation de ce carburant.

Conclusion

Faute de moyens, il est impossible aux experts contestataires d'aller plus loin dans l'analyse. Je l'avais bien souligné dans ma déposition devant la chambre d'appel correctionnel en terminant ma longue déposition par la phrase suivante :

Je demande donc respectueusement à la cour de bien vouloir ordonner la réouverture de la pseudo-enquête conduite jusqu'à ce jour, sans aucune exclusion territoriale (ni le site SNPE, ni les postes électriques lointains, ni les souterrains des sites chimiques ou de la colline de Pech David), avec tous les moyens dont dispose la puissance publique et avec le concours de véritables experts.

Elle n'a, hélas, tenu aucun compte de cette requête et toute possibilité de recours juridique nous est ainsi fermée jusqu'à l'éventuelle réunion de la Cour de cassation, qui ne jugera que sur la forme et non sur le fond. Je ne vois donc plus d'autre moyen de me faire entendre que de m'associer, avec tous les autres experts contestataires, à la démarche entreprise par monsieur Hubert Seillan en vue de provoquer l'ouverture d'une enquête parlementaire.

Bernard Rolet
Ancien directeur technique de CdF-Chimie, ancien directeur général de CdF Chimie International.